Par Philippe Bardet – Vignobles Bardet, Saint-Émilion
Les premières cuves et les premières barriques ont terminé leur fermentation alcoolique. Cette année est particulière : c’est ma cinquantième vendange.
Quand j’ai participé à la première, en 1976, j’avais dix-sept ans. Je travaillais au laboratoire de l’Union de Producteurs de Saint-Émilion, auprès de Pierre Chaumet, tout en aidant déjà mon grand-père dans les chais du Château du Val d’Or et de Pontet-Fumet. J’arrivais avec les cours d’œnologie de Colette Navarre encore frais dans la tête. J’étais persuadé d’avoir tout à apprendre. Cinquante ans plus tard, je découvre que c’est toujours le cas.
Car cette cinquantième récolte m’a obligé à remettre en question des souvenirs que je croyais pourtant gravés dans ma mémoire.
Une cinquantième vendange pas comme les autres
2026 restera sans doute comme l’un des millésimes les plus singuliers que j’aie connus.
Non seulement par les températures exceptionnelles de l’été, mais surtout parce que la vigne n’a pas avancé au même rythme partout. La floraison a été très précoce, mais aussi particulièrement étalée. Certaines parcelles avaient déjà terminé lorsque d’autres commençaient à peine. Cette hétérogénéité se retrouve aujourd’hui dans la maturité des raisins.
Pour la première fois en cinquante récoltes, nous avons donc fait un choix inhabituel : ne vendanger que trois jours par semaine durant les deux premières semaines de récolte.
Nous aurions pu tout rentrer rapidement. Nous avons préféré attendre. Attendre que chaque parcelle atteigne son équilibre plutôt que d’imposer le même calendrier à toute la propriété.
Après cinquante vendanges, on comprend une chose essentielle : ce n’est pas le calendrier qui décide. C’est la vigne.
Pourquoi je suis retourné dans les archives de 1976
Tout l’été, les comparaisons avec 1976 se sont multipliées. À chaque épisode de chaleur, on me demandait si cette année me rappelait mes débuts. Et, comme beaucoup de vignerons, je répondais naturellement que oui.
Je racontais la grande sécheresse, les fortes chaleurs, puis cette pluie arrivée pendant les vendanges qui avait marqué la fin du millésime. Puis je me suis demandé si mes souvenirs étaient vraiment exacts.
J’ai retrouvé les archives de la station météorologique de Vignonet. Pendant près de trente ans, un voisin et ami de mon grand-père y relevait chaque matin les températures et les précipitations. Ces données, conservées et validées par Météo-France, sont aujourd’hui accessibles.
Je pensais simplement vérifier quelques dates. En réalité, elles ont remis en question plusieurs de mes certitudes.
Ce que les archives racontent vraiment
La première surprise concerne la sécheresse.
Elle était bien réelle, mais elle avait commencé bien avant l’été, dès l’hiver précédent. La vigne était entrée dans la saison avec des réserves d’eau déjà largement entamées.
La deuxième surprise concerne la chaleur.
Contrairement à ce que j’avais gardé en mémoire, les 40 °C souvent associés à 1976 n’ont jamais été atteints à Vignonet. Les journées étaient chaudes, mais les nuits restaient fraîches, ce qui change profondément la manière dont la vigne traverse un été.
Enfin, j’ai découvert que mon souvenir de l’été était lui aussi incomplet. J’avais toujours imaginé une sécheresse continue jusqu’aux vendanges. Les relevés montrent au contraire que la pluie était revenue dès le mois d’août.
En revanche, un souvenir ne m’avait jamais quitté… et celui-là était juste. Les pluies des 13 et 14 septembre sont bien arrivées alors que les vendanges avaient commencé. En quelques jours seulement, elles ont favorisé le développement de la pourriture sur les dernières parcelles récoltées.
Comme souvent, la mémoire conserve les moments les plus marquants, mais simplifie parfois tout le reste.
Pourquoi 2026 n’est pas 1976
C’est précisément ce que m’ont appris ces archives. Nous avons tendance à rapprocher ces deux millésimes parce qu’ils ont tous deux été marqués par des conditions climatiques exceptionnelles. Pourtant, ils racontent deux histoires très différentes.
En 2026, nous sommes sortis de l’hiver avec une réserve en eau importante. Ce n’est pas le manque d’eau qui a écrit le millésime, mais une succession de vagues de chaleur particulièrement longues. La différence est essentielle. Comprendre cette nuance change notre façon de regarder la vigne et d’accompagner sa maturité.
Observer plutôt que subir
Depuis plus de trente ans, nous faisons évoluer notre manière de cultiver nos vignes.
L’enherbement naturel, la vie des sols, l’observation quotidienne des parcelles et la dégustation des baies sont devenus des outils aussi importants que les analyses. Cette année, ils nous ont conduits à ralentir. À accepter que toutes les parcelles ne mûrissent pas ensemble. À attendre quelques jours de plus lorsqu’il le fallait. Récolter plus vite aurait été plus simple.
Récolter au bon moment nous paraît plus juste.
Après cinquante vendanges…
On me demande parfois si c’était mieux avant. Je réponds honnêtement que je n’en sais rien. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’en cinquante ans notre métier n’a jamais cessé d’évoluer.
Nous disposons aujourd’hui de meilleures observations, de meilleurs outils et d’une meilleure compréhension de la vigne. Pourtant, aucune technologie ne remplace le temps passé dans les rangs, à goûter les baies, à regarder les feuilles, à écouter ce que le vignoble nous raconte.
Cette cinquantième vendange m’aura finalement appris quelque chose d’inattendu. Je pensais revenir sur 1976 pour confirmer mes souvenirs.
J’y ai surtout découvert que, même après un demi-siècle passé dans les vignes, certaines certitudes méritent encore d’être questionnées.
Et c’est probablement ce que j’aime le plus dans ce métier.
Après cinquante vendanges, je n’ai jamais été aussi curieux de la suite.
Sources
Cet article s’appuie sur les relevés historiques de Météo-France, les travaux de l’INRAE, du GDON du Libournais et sur différentes publications scientifiques consacrées au climat, à la vigne et au millésime 2026.
Une version complète, intégralement référencée, est disponible sur demande.